dimanche 26 février 2017

Une exposition à la Bibliothèque Mazarine

Nous regrettons de ne signaler qu’avec un retard bien trop grand la très belle exposition ouverte à la Bibliothèque Mazarine de Paris sur «Images et révoltes dans le livre et dans l’estampe (XIVe-milieu XVIIIe siècle)». L’exposition peut être visitée jusqu’au 17 mars à la Bibliothèque, mais elle a aussi donné lieu à une importante publication scientifique:
Images et révoltes dans le livre et dans l’estampe (XIVe-milieu XVIIIe siècle),
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des Cendres, 2016,
315 p., ill., index (ISBN : 978-2-86742-259-1).

Table des matières
Échos, silences et stéréotypes: les images de la révolte dans le livre et dans l’estampe, par Yann Sordet
Images et révoltes: quelques éléments d’introduction, par Tiphaine Gaumy
La révolte médiévale en images, par Vincent Challet et Jelle Haemers
Violences et révoltes au Moyen Âge, par Christiane Raynaud
Images et révoltes dans le Saint-Empire romain germanique de l’époque moderne, par Marion Deschamp
Se révolter au nom de Dieu en France: héroïsation, dérision et allégorie dans les estampes des XVIe et XVIIe siècles, par David El Kenz
La révolte des Pays-Bas à travers l’estampe: espaces contestés et formation de l’identité, par Ramon Voges
Iconographie populaire de l’antipapisme anglais (XVIe-XVIIe siècle), par Stéphane Haffemayer
La Fronde en images, par Jean-Marie Constant
Quelques ouvrages de la «fronde des mots»: les mazarinades, par Christophe Vellet
Images et révoltes dans le monde méditerranéen (XIVe-XVIIe siècle), par Alain Hugon
L’iconographie des «villes rebelles»: de l’Europe au royaume de France (1580-1640), par Émilie d’Orgeix
«Une espèce de langage (…)»: l’allégorie dans les révoltes religieuses et politiques en Europe au XVIIe siècle, par Pierre Wachenheim
Héros et anti-héros: représentations des élites ou du peuple?, par Serge Bianch

Liste des œuvres exposées
Liste des événements représentés ou évoqués
Bibliographie
Index nominum et locorum
La table en témoigne: il ne s’agit pas d’un catalogue au sens classique du terme, mais avant tout d’une série de quatorze études scientifiques reprenant pour l’essentiel les exposés présentés lors d’une journée d’études tenue à la Bibliothèque le 13 décembre 2016. Les textes richement illustrés s’appuient de manière privilégiée sur les cinquante-neuf pièces exposées. Les pièces elles-mêmes sont simplement indiquées sous la forme abrégée d’une série de notices catalographiques («Liste des œuvres exposées»). 

Le propos articule histoire des troubles, représentation graphique et processus de médiatisation, le tout dans une perspective comparatiste entre les différents États européens, et selon une chronologie large –nous dirions volontiers, des prémices de la «première» à celle de la «deuxième révolution du livre», même si cette problématique n'est pas au cœur du propos.
La richesse du projet supposerait une analyse détaillée du contenu du volume. Bornons-nous, pour ne pas abandonner nos préoccupations du moment, celles relatives à la Réforme (voir aussi la contribution de Marion Deschamp), à nous arrêter sur la publication du «Grand fou luthérien», par le cordelier Thomas Murner, à Strasbourg chez Johann Grüninger en 1522 (Von dem grossen Lutherischen Narren wie in doctor Murner beschworen hat: VD16, M 7088, et plusieurs autres éditions).
Le modèle de Murner et de son éditeur est bien évidemment celui du Narrenschiff de Brant, d’où d’ailleurs certains personnages  sont repris (le chevalier Peter, le docteur Griff, etc.). Mais le propos est désormais celui de mettre en évidence la filiation entre les positions défendues par Luther et la montée de troubles qui vont bientôt culminer dans la «révolte des paysans» (le Bundschuh).
L’une des gravures met en scène un fou en train d’attiser le feu sous une statue de sainte, et rappelle l’importance des phases d’iconoclasme dans une contestation qui mêle réforme religieuse et révolte (ou rénovation) sociale. Une autre, particulièrement efficace, représente Luther en capitaine des fous (Narrenhauptmann), assis devant un feu, en train de graisser une chaussure de paysan (regardée alors comme le symbole de la révolte). La légende précise l’objet: complaire aux hommes simples (einfältig) pour les abuser et les entraîner vers le mal. Soulignons pourtant Murner que met aussi en scène, avec cette image, les effets de la médiatisation moderne, en dénonçant implicitement la perversion d'une forme de discours subverti par la volonté d'en faciliter la réception auprès du plus grand nombre.
On sait que, en définitive, le Réformateur, sollicité par les révoltés de Souabe eux-mêmes (Hauptartikel de 1525), adoptera une position beaucoup plus conservatrice s’agissant des problèmes relevant de l’ordre social et politique (Wider die stürmenden Bauern, 1525). Et il semble bien vraisemblable que les images  mettant en scène son attentition supposée à attiser la révolte l'ont poussé sur cette voie…

mercredi 22 février 2017

Conférence d'histoire du livre


Catalogue Treuttel et Würtz, [circa 1830]
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 27 janvier 2017
16h-18h
Une richissime collection de catalogues de libraires
et d'éditeurs (XVIe-XXIe siècle):
le fond Q10 de la Bibliothèque nationale de France
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France
avec la participation de Madame Marie Galvez,
conservateur à la Bibliothèque nationale de France
(Département Littérature et Arts) 

"Décidément, j'aime les catalogues. C'est presqu'aussi beau qu'un indicateur de chemin-de-fer, on y voyage. On y prend une vue assez juste de l'humanité, celle qui pense" (Gaston Gallimard). 

"Je ne sais pas de lecture plus facile, plus attrayante, plus douce, que celle d'un catalogue" (Anatole France, Le Crime de Sylvestre Bonnard).

Et toujours, le catalogue des catalogues (de bibliothèques, de libraires, de ventes, etc.)
 

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 17 février 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 20 février 2017
16h-18h
La foi, le talent, le service:
les bibliothèques à l'heure de la confessionnalisation (XVIe-XVIIe siècle), 
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



lundi 13 février 2017

En France, sous la Révolution: inventer les bibliothèques

La période de la Révolution marque bien évidemment une césure radicale dans l’histoire des bibliothèques françaises. L’abolition des privilèges, décidée dans la nuit du 4 août 1789, entraîne de fait la disparition de la société tripartite organisée par ordres. Par suite, les décrets des 2-4 novembre 1789 mettent les biens de l’Église «sous la main de la Nation», à charge pour celle-ci d’en tirer les revenus suffisants pour rétribuer les prêtres, pour prendre en charge un certain nombre de fonctions nouvelles et pour administrer les bâtiments. Mais personne n’a anticipé l’ampleur des problèmes, encore moins lorsque les premiers biens nationaux sont proposés à la vente, et qu’il faut vider les lieux.
Soit l’exemple de la riche province de Touraine. La ville même de Tours vient d’être complètement restructurée par la traversée de la  route royale, achevée par le Pont de Pierre, en 1779: elle s’organise désormais non plus par rapport au fleuve, mais par rapport à un axe Nord-Sud qui relie les deux cités originelles, du bourg Saint-Martin et de la cathédrale Saint-Gatien. L’archevêché est l’un des principaux de l’Église de France, tandis que les deux grands chapitres, de Saint-Gatien et de Saint-Martin constituent des institutions prestigieuses et très fortunées. Le troisième grand établissement religieux est celui de Marmoutier, sur la rive droite du fleuve. Ces trois communautés représentent l'essentiel des confiscations faites en matière de livres, quand le directoire du nouveau département fait procéder à la mise sous scellés des archives et des bibliothèques, dont on entreprend le catalogage. À Marmoutier, le travail est confié à Dom Jean-Joseph Abrassart (1759-1800), tourangeau d’origines, secrétaire du chapitre et bibliothécaire, et comme tel signataire du Cahier de doléances présenté par le chapitre aux États Généraux. Les archives sont quant elles remises à l’ancien archiviste de Saint-Gatien, promu archiviste du district.
Les collections de livres, sont d’abord réunies en désordre dans le «dépôt littéraire» du cloître Saint-Martin, avant que le district ne décide, en novembre 1792, de faire surseoir à la vente du couvent des Filles de l’Union chrétienne pour y établir les deux nouvelles institutions, d’une part, la Bibliothèque, alors encore enrichie à la suite des confiscations des biens des émigrés; d’autre part, le «Dépôt d’arts et de sciences», alias le Musée. Dom Abrassart reste en charge des livres.
Même si l’urgence domine, les affaires sont souvent conduites par les héritiers de certaines dynasties bourgeoises d’Ancien Régime. Les Veau-Delaunay en sont l’exemple, depuis Louis Veau-Delaunay, receveur municipal de Tours († 1744); son fils est député de la paroisse Saint-Hilaire de 1757 à 1764; le petit-fils, Athanase (1751-1814), est un juriste, mais qui se pique d'écrire, et qui s’engage pleinement dans l’action publique au niveau de sa ville. Siégeant à l’Assemblée des notables à partir de 1787, il est membre du corps de ville au début de la Révolution, puis membre du directoire du département. Bibliophile (nous conservons le catalogue de sa bibliothèque : Bibl. de Tours, ms 1699), il rédige en février 1793 un rapport en vue de prendre toutes les dispositions nécessaires pour transformer le dépôt littéraire de Tours en bibliothèque ouverte au public…
Le département fait alors transporter les volumes au troisième étage du superbe palais de l’Archevêché, où la bibliothèque est effectivement ouverte, trois jours par semaine de 10 à 14h à compter du 21 octobre suivant. Abrassart tient le discours inaugurale, et poursuit activement le catalogue du fonds (Bibl. de Tours, ms 1482).
Le décret du 25 février 1795 impose de créer une École centrale par département, et d’y intégrer Bibliothèque et Musée: à Tours, l’École sera elle aussi établie dans l’ancien archevêché, et confiée à la direction de Veau-Delaunay. Abrassard reste en place, mais son suicide soudain, à quarante et un ans, entraîne la nomination d'un bibliothécaire que l’on dira «d’occasion», Jean-Louis Chalmel, dont toute la carrière s’est faite dans différentes instances administratives, et jusqu’au Conseil des Cinq cents.
Le bouleversement majeur survient lorsque les Écoles centrales sont supprimées, et surtout lorsque la signature du Concordat suppose de restituer une partie de ses biens confisqués à l’Église, dont précisément le palais… (5 mars 1803). Les collections, 30 à 35000 volumes, sont alors stockées en désordre à la Visitation, puis, lorsque le préfet décide à son tour d’y transférer ses services, dans sept «salles basses» de l’ancienne Intendance, et laissés pratiquement à l’abandon (1808). Quant à Chalmel, il est destitué en 1807… 
Le palais archiépiscopal, à l'ombre de la cathédrale
Des autorités locales soumises à de très fortes pressions, et qui doivent organiser de manière stable une administration nouvelle; des embarras financiers permanents et une urgence quotidienne en matière de maintien de l’ordre, de sécurité et d’approvisionnement; une présence très sourcilleuse de l’État, mais un désordre longtemps induit par des changements politiques brutaux et très profonds: il est presque inévitable que, dans cette conjoncture, la gestion des livres confisqués et la mise en place de bibliothèques au sens propre, n’apparaissent que comme une obligation secondaire, et les livres eux-mêmes comme une variable d'ajustement. Nous sommes dans l'ordre de l'improvisation.
Dans le cas d’une grande ville comme Tours, la situation est a priori moins mauvaise, parce que l’on dispose effectivement d’un certain nombre de compétences nécessaires à la fonction de bibliothécaire. Pourtant, la stabilisation ne se fera que très lentement. Depuis 1811, la Bibliothèque fonctionne à nouveau, même si médiocrement, quand Amand Mame acquiert en 1825 le bâtiment de l’ancienne Intendance pour y établir son imprimerie... Malgré les efforts d’organisation, les pertes ne cessent pas, et Libri lui-même  «visitera» le dépôt de Tours, dont il soustraira encore quelques pièces particulièrement exceptionnelles, dont un Pentateuque  du VIIe siècle…
La reconnaissance de la spécificité d’une Bibliothèque publique supposerait de disposer d’un local spécifique et adapté à ses fonctions, d'un budget et et d’un personnel spécialisé: un phénomène qui ne s’imposera en fait qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

dimanche 5 février 2017

Noyon, de Clovis à Calvin

Ouvrons le billet d’aujourd’hui par un petit clin d’œil: il est, dit-on, assez rare qu’un Parisien fasse l’ascension de la Tour Eiffel, encore plus si d’aventure il est domicilié dans le VIe arrondissement de la capitale. De la même manière, on peut être historien du livre et des bibliothèques, à Paris, et n’avoir jamais eu l’occasion de faire, depuis des années, l’excursion de Noyon
…Noyon, cette petite ville du département de l’Oise, à 110 km environ de la capitale, possède pourtant le seul bâtiment de bibliothèque en France conservé en l’état depuis le tout début du XVIe siècle, et abritant toujours des livres.
L’excursion de Noyon est aussi, comme toujours, une excursion dans le temps, qui nous fait toucher plusieurs phénomènes. Après avoir traversé le pays de «France», puis la forêt de Chantilly, nous touchons la rivière d’Oise à Creil. Nous en remonterons la vallée, sur sa rive droite, d’abord jusqu’à Compiègne, pour gagner ensuite Noyon.
Premier phénomène: nous sommes dans une région intimement marquée par l’histoire de la Basse Antiquité et du haut Moyen Âge. La ville de Noyon est connue «seulement» depuis le Ier siècle (Noviomagus), comme marquant une étape sur le grand itinéraire romain de Boulogne et d’Amiens à Reims. La richesse du plat pays, un artisanat actif (tanneries, poteries, carrières de pierre, etc.) alimentent le marché local, mais surtout la situation sur un itinéraire majeur et la proximité de la rivière favorisent les activités de commerce. De grands domaines ruraux (villae) ont été découverts à proximité immédiate de la ville antique. C'est le pays (pagus) des Viromandi, un peuple «belge» dont le nom perdure à travers celui du village de Vermand, près de Saint-Quentin.
Mais Noyon est relativement proche des frontières du nord-est, dans une région où l’insécurité se fait de plus en plus sensible, au IIIe siècle, face à la poussée des peuples venus de Germanie. La ville jusqu’alors ouverte se rétracte  derrière une enceinte fortifiée enserrant une superficie très réduite, quelque 2,5 ha, et appuyée sur des tours. Les Francs sont de longue date installés sur le Rhin, avant de glisser vers le sud, pour s’établir d’abord autour de Tournai puis, lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît définitivement (476), dans tout le pays au nord de la Somme. Alors que l’Église chrétienne, dirigée par les évêques, se substitue à l’Empire pour assurer les cadres de la société, Clovis, descendant de la dynastie régnante, fonde la nouvelle dynastie royale, se convertit et se fait baptiser, probablement à Reims.
Cathédrale de Noyon: les vestiges du cloître
Le roi des Francs en tire un immense prestige: il fait figure de «nouveau Constantin», et assure sa main mise sur l’Église. À Noyon, nous sommes précisément au cœur du pays franc. Les descendants des premiers rois sont notamment établis à Soissons et dans plusieurs palais proches, dont Quierzy, Compiègne ou encore Verberie: cette proximité a certainement joué un rôle dans la désignation de la ville comme siège épiscopal. L’évêque Médard s’y établit en 531, tandis qu'un siècle plus tard, l’évêque Éloi (Eligius, évêque de 640 à 659) est l’un des principaux personnages de la cour de Dagobert Ier. L’importance du siège épiscopal est telle que deux fondateurs de nouvelles dynasties royales se feront couronner à la cathédrale de Noyon: Charlemagne en 768, puis Hugues Capet en 987.
Le deuxième phénomène concerne l’organisation politique et topographique de la cité médiévale. Alors que le pouvoir royal est entré en décadence, l’essor économique des XIe-XIIIe siècles donne à Noyon un développement nouveau. Profitant de sa position marginale par rapport à la royauté capétienne, l’évêque reçoit les titres de comte et de pair de France, combinant ainsi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel féodal. La ville s’est alors étendue, elle compte dix paroisses et une nouvelle enceinte doit être élevée, qui enferme toute la superficie de l’ancienne ville romaine. Plus ou moins en concurrence avec l’évêque-comte, de nouveaux pouvoirs tendent aussi à monter en puissance: celui du chapitre cathédral (60 chanoines, davantage qu’à Notre-Dame de Paris), et celui de la ville (une charte de commune lui est accordée par l’évêque en 1108)...
Cette juxtaposition de pouvoirs différents se donne à lire la topographie urbaine. La nouvelle cathédrale est entreprise en 1148, au cœur du quartier épiscopal enfermé dans le tracé du premier rempart. Ce quartier rassemble les clercs, les administrateurs ecclésiastiques et leurs serviteurs. Adossé au flanc nord de la cathédrale, le cloître et les bâtiments du chapitre sont élevés au milieu du XIIIe siècle (grande salle capitulaire, officialité, réfectoire, cellier, etc.), tandis que les maisons des chanoines se déploient en rayonnant autour du nouveau parvis. Au-delà, c’est la ville «bourgeoise», celle des artisans et des commerçants, qui peuplent les autres quartiers: au moins depuis la fin du XIIIe siècle, la place principale du Grand marché accueille l’Hôtel-de-ville et elle est surmontée par le beffroi.
Et voici le troisième et dernier point, qui nous fera toucher, à travers un itinéraire familial, la problématique de l'«exceptionnel normal»: Gérard Cauvin, né à Noyon dans les années 1466, est précisément l’une des figures principales de l’administration de l'évêché, comme notaire apostolique et procureur fiscal. La maison familiale s’élevait sur la place du Marché au blé, à 150 m. de la cathédrale, à l’ombre de laquelle Jehan Cauvin naît le 10 juillet 1509. En ce tournant du XVIe siècle, quoi de plus logique, pour un administrateur ecclésiastique de haut rang, que d’assurer la carrière de son fils en l’orientant vers l’Église? L’influence paternelle permet au tout jeune homme de recevoir un bénéfice, comme titulaire de l’autel Notre-Dame de la Gésine, dans la cathédrale même. Puis, à douze ans, Jehan est envoyé à Paris, pour y poursuivre des études de théologie d’abord au collège de la Marche, sur la Montagne Sainte-Geneviève, puis au collège de Montaigu. Il est reçu maître ès-arts en 1528.
La carrière de Cauvin prend pourtant une direction toute différente lorsque son père, dont les relations avec les autorités religieuses de Noyon se sont apparemment dégradées, décide de l’orienter vers une formation juridique. La pratique est dans l’air du temps, l’avenir des jeunes gens appartenant à des familles aisées mais sans «naissance» sera assuré par une compétence qui leur permettra d’entrer dans les bureaux et d’y obtenir, notamment au service du roi, mais aussi d'un grand, une fortune parfois considérable. Et voici le jeune homme parti en 1528 pour le centre de la formation juridique dans le royaume, l’université d’Orléans. Il y suit les cours du célèbre Pierre de l’Estoile, mais il y découvre aussi le principe du recours aux textes originaux (ad fontes), et il y rencontre des maîtres et des camarades, comme Melchior Wolmar ou encore Théodore de Bèze, qui le pousseront sur des voies complètement nouvelles sur le plan de la foi.
En 1533, Cauvin est reçu docteur en droit à Orléans, mais l’année suivante, il résigne ses bénéfices ecclésiastiques, et sera bientôt connu sous la forme francisée du nom latin, Calvinus, qu’il emploie usuellement: Jean Calvin, qui mourra à Genève en 1564.
Noyon: la bibliothèque du chapitre (bâtiment de 1506, mais aménagements intérieurs du XVIIe siècle)
Une incise en forme d'excuse: le jeune Calvin a connu, dans sa ville natale, le bâtiment pour lui familier de la nouvelle bibliothèque capitulaire, contiguë au Trésor et achevé trois ans à peine avant sa naissance. Réservons-nous d'y revenir.

Note de bibliographie: Michel Reulos, «Les attaches de Calvin dans la région de Noyon», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 110 (juill.-sept. 1964), p. 193-201.
Article sur l'histoire de Noyon, surtout pour les périodes les plus anciennes.

jeudi 2 février 2017

Chez Guizot: une excursion sous la Monarchie de juillet

«Le Val-Richer, où Monsieur Guizot vient de s’éteindre (…), était depuis longtemps la résidence du grand orateur et homme d’État. C’est désormais une demeure historique» (L’Univers illustré, 28 sept. 1874, p. 615).
Les conférences tenues par Madame Deaecto sur «Guizot et le Brésil» (programme ici) nous invitent à revenir sur une figure méconnue de l’historiographie française: il s’agit de Guizot, l’un des historiens, et des auteurs, les plus lus au XIXe siècle, tant en France qu’à l’étranger... et les plus oubliés depuis. Combien de rues «Thiers» en France (et pourtant!), et combien de rues «Guizot»? Pourtant, Guizot a, certes, été un homme public, mais il a aussi été un auteur à succès, dont l’influence s’est étendue partout en Europe, dans le monde anglophone et jusqu’au Brésil, comme nous le montre Madame Deaecto. Traducteur de l’anglais, auteur et éditeur scientifique, Guizot a aussi trouvé dans cette activité une source de revenus qui a pu lui être particulièrement précieuse dans certains moments de sa vie (http://www.guizot.com/fr/).
Mais revenons maintenant sur l’une de nos habitudes: la croyance au genius loci. Et avouons que, si notre aimable et savante collègue n’avait pas parlé de François Guizot, nous n’aurions sans doute pas fait, en ce début de février, l’excursion d’un lieu guizotien par excellence (ce dernier mot s’impose, comme un clin d’œil), à savoir le manoir du Val-Richer. ...Et nous voici au cœur d’une «Normandie d’Épinal», le pays d’Auge, pays d’herbe et d’eau, de bocage et de chemins creux, de petites communautés rurales, de grosses fermes et de manoirs abrités derrière les haies. Le Val Richer est l’un d’entre eux, dont Guizot lui-même nous présente le site:
«La maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue; des prés très verts; des bois touffus, semés de grands arbres; un cours d’eau serpentant dans la vallée; une source vive et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant…»
Cette ancienne abbaye cistercienne, perdue depuis le milieu du XIIe siècle au fond d’un vallon verdoyant, a été pratiquement détruite à la suite de la Révolution (1797), à l’exception de l’ancien logis abbatial, beau corps de bâtiment datant du XVIIIe siècle. En janvier 1830, Guizot a été élu député du Calvados (Lisieux/ Pont-l’Évêque), mais il est trop accaparé par ses charges ministérielles pour s'établir réellement à demeure dans son département. En 1836 enfin, l’année même de son élection à l’Académie française, au fauteuil de Destutt de Tracy, il découvre et achète notre ancienne abbaye, ses fermes et ses terres, soit 175 hectares de prairies et de bois, pour 85000f.
Les bâtiments en sont pourtant «fort délabrés», et le lieu est difficile d'accès, selon les termes de Guizot lui-même: «tout avait l’air grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs. Mais le lieu me plut…»
D’importants travaux doivent donc être rapidement engagés: le rez-de-chaussée est complètement restructuré, tandis que le ministre accorde aussi ses soins à l’aménagement de la bibliothèque, puis à la grande galerie accueillant encore des livres et ouvrant sur le bureau et sur la petite pièce attenante, la chambre. Guizot s’impose d’autant plus comme un notable, et comme l’homme fort du département, que, malgré ses charges parisiennes, il vient volontiers en Normandie. Maire de Saint-Ouen-le-Pin, la commune dont dépend le domaine, il est élu conseiller général, et il présidera le conseil général du Calvados à compter de 1841. Depuis la Révolution de 1848, l'ancien homme fort des Orléanistes, a dû un temps s’exiler à Londres, avant de rentrer en France, où il s’installe à demeure au Val-Richer en 1849. 
En 1874, le service funèbre de Guizot, célébré dans la bibliothèque du Val-Richer
Aujourd'hui, le Val-Richer n’est pas un château au sens touristique du terme, il est un château habité par une même famille depuis 1836: toute l’attention a été donnée à l’entretien des salles historiques, et à leur maintien ou à leur rétablissement dans leur état de l’époque de Guizot. Les objets familiers de l’ancien ministre sont toujours là, le mobilier n’a pas changé, les tableaux offerts à Guizot couvrent les murs, les coffres à bois sont préparés pour alimenter le foyer dans les différentes pièces. Un grand poêle alsacien trône au pied de l’escalier d’honneur –les Guizot viennent, certes, des Cévennes, mais leur alliance avec les Schlumberger du Haut-Rhin explique la présence de réminiscences alsaciennes en nombre dans notre manoir du Pays-d’Auge. D’une certaine manière, le Val Richer peut être considéré comme un musée vivant de la période de l’orléanisme et des régimes qui suivront jusqu'à la IIIe République.
Les livres de Guizot, quant à eux, sont soigneusement rangés sur les rayonnages, mais il s’agit essentiellement d’éditions du XIXe siècle. L’histoire de la bibliothèque est en effet compliquée, comme celle de toutes les collections privées de quelque importance: lors de son départ pour Londres, en 1848, Guizot n’a pratiquement plus de ressources, et il doit se séparer discrètement des plus belles pièces de sa collection parisienne du 12 rue de la Ville l’Évêque. Le Val-Richer abriterait aujourd'hui environ 15000 titres, surtout dans la bibliothèque elle-même, dans la grande galerie (que Le Figaro de 1874 décrit comme un «immense couloir»), et pour partie dans le bureau. Guizot décède dans sa chambre du Val-Richer en 1874, et le cercueil est présenté au milieu de la bibliothèque, où a lieu la cérémonie religieuse. Une vente aux enchères se déroulera quelques mois plus tard (avril 1875) pour une partie des livres, et un petit ensemble d’autographes, au total un petit peu moins de 4000 lots…. (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, première [deuxième] partie, Paris, Adolphe Labitte, 1875, 2 vol.).

Bibliographie: pour une bibliographie très récente, voir le site mentionné ci-dessus, colonne de droite de la page d'accueil. On peut en outre télécharger librement le catalogue de l'exposition Guizot. Un Parisien dans le Pays-d'Auge, Lisieux, 2006. Enfin, une mention particulière doit  être faite pour l'association Le Pays d'Auge, dont la revue (Le Pays d'Auge) fournit un certain nombre d'articles de grande qualité. C'est grâce à l'obligeance du président de l'Association que nous avons pu découvrir, même tout-à-fait «hors saison», le manoir du Val-Richer. Nous l'en remercions ici d'autant plus volontiers que l'on sait le rôle de Guizot comme fondateur du Comité des Travaux historiques et scientifiques, une institution à laquelle le signataire du présent billet a l'honneur d'appartenir.