dimanche 17 septembre 2017

François Ier chez Alexandre Dumas

Comme celle de Montpellier, qui organise en 1537 le dépôt légal au profit de la Bibliothèque du roi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise deux ans plus tard, intéresse les historiens du livre. Il s’agit en effet d’un texte très long (192 articles) qui traite de questions de justice et d’administration, mais dont plusieurs dispositions concernent la langue: l’ordonnance impose aux curés l’enregistrement des naissances survenues dans leur paroisse (c'est l'origine des registres paroissiaux), et elle établit que tous les actes juridiques (dont les actes notariés) seront obligatoirement établis non plus en latin, mais en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.
Nous sommes à la grande époque où le français, qui est de longue date la langue de la cour royale, acquiert le statut de langue littéraire (on pense à Du Bellay) et s'impose comme la langue ordinaire de l’administration. Ces dispositions ont des conséquences d’autant plus grandes que le royaume est le plus étendu d’Europe, face notamment à l’éclatement politique de la péninsule italienne et de l’espace germanophone. Les conséquences sont aussi très importantes pour l’économie de la «librairie» française en général (une très grande partie des «travaux de ville» est désormais publiée en français).
Bien évidemment, le français n’en devient pas pour autant la seule langue du royaume: il est d'abord utilisé dans les villes, quand la grande majorité de la population est composée d’habitants du plat-pays, et parle diverses langues régionales et autres patois. Rappelons-nous de «l’escolier limousin» rencontré par Panurge et ses compagnons sur la route d’Orléans; rappelons-nous encore des propositions de l’abbé Grégoire visant, sous la Révolution, à extirper les «patois» comme autant de subsistances de la féodalité. Pour l’abbé Grégoire et un certain nombre de partisans de la Révolution, les patois, c’est la réaction.
En définitive, les patois ne disparaîtront presque complètement qu'entre le XIXe et la première moitié du XXe siècle, devant l’école publique, gratuite et obligatoire, et devant l’essor des médias de masse.
Mais notre propos touche un autre point lorsque nous découvrons un article disponible sur la version en ligne de l’hebdomadaire Le Point. Citons le passage qui nous intéresse:
Emmanuel Macron épinglé sur ses connaissances historiques.
Pour le lancement des Journées du patrimoine, le chef de l'État s'est rendu au château de Monte-Cristo, dans les Yvelines, en compagnie de Stéphane Bern. Un lieu chargé d'histoire, puisque c'est là que le roi François Ier a signé la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539. Face à des élèves de CM2, les deux hommes ont alors improvisé un mini-cours pour expliquer de quoi il s'agissait exactement, rapporte Europe 1. «Cette ordonnance fait du français la langue officielle. Si nous parlons tous le français, c'est grâce à l'ordonnance de Villers-Cotterêts», commence Stéphane Bern.
Le château de Mone-Cristo,... où aurait été signée l'ordonnance de Villers-Cotterêts (© Wikipedia)
Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée «dans les Yvelines» (disons, dans l'actuel département des Yvelines) est, pour l’historien, une véritable découverte: on croyait jusqu’à présent que la désignation des ordonnances faisait référence au lieu où le roi les avaient paraphées, par ex. Nantes pour le célèbre édit mettant fin aux guerres de Religion, ou Fontainebleau pour la malheureuse abrogation de ce même édit. Le fait qu’il n’en soit rien, et que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée en l’occurrence à Port-Marly, amènera à reconsidérer complètement toute la chronologie du fonctionnement de la cour royale, à une époque où celle-ci est très souvent en déplacement.
Quant à savoir pourquoi cette ordonnance porte le nom d’une ville, Villers-Cotterêts, avec laquelle elle n’aurait rien à voir, le problème reste entier...
Mais nous atteignons un tout autre niveau de complexité avec la mention du château de Monte-Cristo, qui est effectivement situé sur le territoire de la commune actuelle de Port-Marly, sur la rive gauche de la Seine légèrement en amont de Saint-Germain-en-Laye. Nous apprenons ainsi, grâce à l'article du Point, l’existence d’un nouveau château royal, totalement oublié, en Île-de-France à l’époque de la Renaissance, ce qui constitue en tout état de cause une découverte majeure dans le domaine de l'histoire de l'art. Mais nous ne pouvons que nous étonner encore plus de voir ce château porter le nom d’un îlot de la côte toscane, îlot devenu mondialement célèbre seulement avec la publication du roman d’Alexandre Dumas en feuilleton dans Les Débats entre 1844 et 1846. Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée par François Ier dans un château dont le nom fait référence à une publication célébrissime du milieu du XIXe siècle, et qui appartenait à l’auteur de cette publication, est évidemment une surprise stupéfiante, et pose aux historiens une question particulièrement difficile.
Au passage, si nous en croyons le cliché qui accompagne l’article, il semble bien que le château de Monte-Cristo abrite aujourd'hui l’une des écoles publiques de la ville de Port-Marly…
Trêve de plaisanterie! Nous pourrions nous croire devant une des plus remarquables «perles» qui émaillent les copies d’examens et de concours en histoire moderne –et nous nous rappelons avec émotion de certaines de ces perles qui touchaient parfois au surréalisme–, mais il n’en est rien, et nous sommes de fait devant un article publié dans l’un des principaux hebdomadaires de notre pays. Inutile d’être un spécialiste pour subodorer que l’«ordonnance de Villers-Cotterêts» a été signée dans cette ville et qu’elle n’a donc rien à voir avec le «château» d’Alexandre Dumas. Si l'on en juge par son succès auprès du public, l'article du Point amène pourtant à souligner la fascination exercée par les médias, presse écrite, télévision, nouveaux médias, etc., laquelle se manifeste chez le lecteur, l'auditeur ou le spectateur, par la disparition quasi-compète de l’esprit critique le plus élémentaire. Goethe ne parle même pas du journaliste, mais bien du lecteur en général:
Bien des gens (...) ne savent pas le temps et la peine qu'il en a coûté à tel ou tel individu pour apprendre à lire: j'y ai consacré quatre-vingts ans, et ne puis par dire encore que je sois arrivé au but.
Il reste à souhaiter que l'épisode attire du moins l'attention sur le château de Monte-Cristo, et lui amène beaucoup de nouveaux visiteurs...

vendredi 15 septembre 2017

Colloque d'histoire du livre

BIBLIOFILIA Y ELITES. MUDANZAS EN EL COLECCIONISMO
Sedes: Real Biblioteca
y
Facultad de Geografía e Historia, UCM 

Fecha: 5 y 6 de octubre de 2017


Organización:
María Luisa López-Vidriero Abelló, RB
Fernando Bouza, UCM. ARISTIBER. PROYECTO MINECO HAR2014.54492-P Culturas aristocráticas en el Siglo de Oro ibérico: usos, modelos, saberes y comunidades políticas; y Grupo de Investigación Virtuosa pars. Política y cultura de las elites ibéricas en la alta Edad moderna (España y Portugal, siglos XVI-XVII) GI/UCM/970759

Ponencias 40’ / Presentaciones de Seminario 20’

5 de octubre
9’30-10’15
Bienvenida oficial: José Luis Díez, Director de Colecciones Reales y Museo de Colecciones Reales
Presentación: María Luisa López-Vidriero Abelló, Directora de la Real Biblioteca

10’15-11’45
I GRUPO Y SOCIEDAD BIBLIÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
Maria Cristina Misiti, Ministero dell'Istruzione, dell'Università e della Ricerca, Roma
Fabio Chigi, « l’uomo cui erano gradite la letteratura più polita, che chiamano humanità e le piacevoli conversationi» 
Jean-Marc Chatelain. Directeur de la Réserve des livres rares. Bibliothèque nationale de France, Paris
Les origines culturelles de la bibliophilie française du XVIIIe siècle : hypothèses de travail

11’45-12’15: coffe break

12’30- 14’15
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, París
De la bibliophilie à la problématique de l’identité : la Nef des fous (Das Narrenschiff)
István Monok, Académie Hongroise des Sciences, Budapest
Du lecteur au collectionneur: les mutations des bibliothèques de la noblesse hongroise, XVIe-XVIIe siècles
 
14’30-16’15: Comida

16’30-17’45h
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Andrea de Pasquale, Biblioteca Nazionale, Roma
Collezionismo di libri stampati su supporti speciali (s. XVII-XIX)
Pedro M. Cátedra, Universidad de Salamanca
Por Bodoni 

18-20h
III COLECCIONISMO LÍQUIDO
Selina Blasco, Universidad Complutense de Madrid
Los libros en mal estado están muy bien
Fernando Castro, Universidad Autónoma de Madrid
Brad Pitt en Miami Bassel o de los placeres VIP´s en el pantano del arte contemporáneo
Javier Echeverría, Fundación Vasca de la Ciencia
Tecnocoleccionismo digital : colecciones en la Nube
José Luis Rodríguez, Real Biblioteca
Text mining en un dominio historiográfico

6 de octubre
Facultad de Geografía e Historia, Universidad Complutense de Madrid [Salón de Grados]
10h
Presentación: Fernando Bouza, Universidad Complutense de Madrid

10’30-11’15h
II GRUPO Y SOCIEDAD BIBLÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
María Victoria López-Cordón, Universidad Complutense de Madrid
Intermediarios: negocio, servicio y afición en el siglo XVIII 

11’30- 12h
Coffe break

12- 14’15h
III SEMINARIO ARISTOCRACIAS IBÉRICAS Y COLECCIONISMOS. ARISTIBER/VIRTUOSA PARS
Ignacio Rodulfo Hazen
Coleccionismo musical entre España e Italia barrocas
Felipe Vidales del Castillo
La biblioteca del Marqués del Carpio
Valentín Moreno Gallego, Real Biblioteca
El «gran Castrillo» y su librería
Juan Carlos Rodríguez Pérez
El embajador Marqués de Villagarcía y el coleccionismo de libros en la España de Carlos II
Gema Rivas Gómez-Calcerrada,
La biblioteca de Guadalupe Alencastro, Duquesa de Aveiro

14-30-16’30h Comida

16’45-18h
IV LOS ALCANCES DE LA TORMENTA
Pablo Andrés Escapa, Real Biblioteca.
El cronista sin elipsis levanta acta

Clausura

mardi 12 septembre 2017

À travers l'Archipel grec

Une visite dans ce qu’il est convenu d’appeler l’«Archipel», autrement dit les îles grecques de la mer Égée et notamment les Cyclades, attire l’attention du voyageur sur plusieurs points.
D’abord, la facilité apparente de communications. Il est bien évident que le cadre physique, les produits éventuellement disponibles (bois, pierre, etc.), déterminent nombre d’aspects de la vie matérielle des habitants. Il est moins évident de considérer que ce même cadre peut orienter des dispositions intellectuelles et favoriser ou non la curiosité, les capacités d’invention, etc. Dans cette «mer semée d’îles» (Choiseul), où l’on n’est pratiquement jamais hors de vue d’une côte, les échanges et les transferts sont de longue date tout particulièrement nombreux. On prendra d’autant plus facilement la mer qu’il s’agit toujours de pratiquer une forme de cabotage, et que la circulation par voie de terre est rendue très difficile par le relief complexe qui est celui de la plupart des îles. Même si le vent est défavorable, on trouve facilement à se mettre à l’abri en attendant qu’il tombe, ou qu’il tourne.
Sous Oia, l'échelle d'Amoudi... et sa route d'accès
Ces îles sont peuplées dès l’époque néolithique (bon nombre de noms ont une origine antéhellénique). Jusqu’au IIIe millénaire, la navigation se fait par pirogues ou par radeaux, mais la civilisation cycladique innove, avec le travail du cuivre et de la poterie, avec un nouveau type d’embarcations, à une douzaine de bancs de rameurs… et avec les débuts de l’écriture pictographique. Les navires plus importants seront, en revanche, une innovation continentale (mycénienne), tout comme le sera le Linéaire A.
Mais les oppositions sont là: certaines îles sont favorisées, et d’autres non. Santorin est la plus proche de la Crète. Si la rade est évidemment très calme, la présence de la falaise abrupte de la caldera complique considérablement les échanges entre le niveau de la mer et celui des habitations. Les «échelles» (scala) effectivement accessibles y sont très rares, à l’image de celle de la ville préhistorique d’Akrotíri, plus encore de la crique d’Amoudi, en-dessous du bourg d’Oia. Amoudi a joué un rôle majeur dans le commerce des Cyclades, comme en témoignent les maisons des armateurs aujourd’hui encore préservées. Si l’on ajoute que Santorin n’a pratiquement pas de ressources propres en eau potable (elle était en partie fournie, jusque dans les années 1960, par des bateaux-citernes expédiés d’îles plus fortunées), on comprend que l’île soit, en fait, assez peu hospitalière.
Ancien chemin creux près de Melanès
Remontons vers le nord. À Naxos, la plus grande des Cyclades (412 km2), c’est un paysage tout différent devant lequel nous sommes: bien située au centre de l’Archipel, toute proche de l’île de Paros (à 5 km à peine) et des Petites Cyclades, l’île bénéficie de rades abritées, notamment à l’ouest. L’essor de l’activité commerciale explique que Naxos et, même si dans une moindre mesure, Paros, prennent rang parmi les cités grecques ayant connu le monnayage le plus précoce. Elle possède aussi des ruisseaux, certes pour la plupart asséchés pendant l’été, mais qui favorisent l’implantation humaine: on estime que le quart de la surface de l’île est effectivement cultivable, et encore nombre d’anciennes terrasses sont aujourd’hui à l’abandon. Choiseul, lorsqu’il pénètre à l’intérieur de l’île, admire
des vallées délicieuses arrosées de mille ruisseaux, et des forêts d’orangers, de figuiers et de grenadiers. La terre par sa fécondité semble prévenir tous les besoins de ses habitans; elle nourrit une infinité de bestiaux, de gibier. Le blé, l’huile, les figues et le vin y sont toujours abondans. On y recueille aussi la soie. Tant d’avantages l’avoient fait nommer par les anciens la petite Sicile (Voyage pittoresque, I, p. 41-42).
Le culte de Demeter, la déesse des récoltes, est d’ailleurs répandu à Naxos comme à Paros, les olivier sont omniprésents, tandis que le vin de Naxos est effectivement réputé depuis l’Antiquité –Dionysos / Bacchus lui-même n’a-t-il pas été élevé dans l’île? Naxos possède du bois, denrée bien rare dans les îles: la vallée de Melanès, c'est étymologiquement l'équivalent de Vallombreuse. Mais Naxos a aussi de belles carrières de marbre, même si celui-ci est moins réputé que celui extrait de Paros.
L’histoire de Naxos est tout particulièrement marquée par la domination vénitienne: à la suite de la Quatrième Croisade, en effet, l’Archipel est dévolu à la Sérénissime et constitué par l’empereur en duché, dont Naxos devient la capitale. Les dynasties des Sanudo (Marco Sanudo) et de leurs successeurs y règnent du début du XIIIe siècle jusqu’à la conquête de l’île par les Ottomans en 1537, tandis que Naxos est devenue siège d’un archevêché catholique après la chute de Rhodes, et qu’elle possède un collège de Jésuites en 1626 –avec une bibliothèque. Un couvent de Capucins est aussi bientôt fondé, où descendront en 1835 Ludwig Ross et ses compagnons, lorsqu’ils parviennent dans l'île après une traversée de trois heures à peine depuis Delos.
La vieille ville de Naxos est dominée par le castro vénitien, résidence du duc, et elle conserve un certain nombre de belles maisons patriciennes, mais les seigneurs feudataires ont aussi élevé des «tours vénitiennes», comme sièges de leur pouvoir, dans les localités de l’intérieur. On sait que l’essentiel de cette structure féodale se perpétue en effet à l’époque ottomane. Pour Ross, en 1835, la colline du castro est le «Faubourg Saint-Germain» de Naxos, où sont établis les descendants de la «noblesse latine» et le clergé catholique –même si le nombre des fidèles est alors considérablement diminué. C’est un ancien dragon italien, entré dans les ordre, qui tient alors le couvent capucin (mais il reçoit aussi pour ses services 800 francs par an du Gouvernement français). Quant aux grecs orthodoxes, ils sont installés entre le pied de la colline et le port.
Voyage pittoresque de la Grèce, Vue de la ville de Naxia
La présence du catholicisme n’est pas non plus sans faciliter les échanges avec l’Europe occidentale, tandis que les escales régulières des navires favorisent encore les transferts et rétrotransferts, dont le vocabulaire vient témoigner (par ex. καστέλι, pour castello, etc.). Que conclure, en définitive, face à un paysage culturel aussi complexe? D’une part, la possibilité de naviguer assez facilement, à la rencontre des continents asiatique, africain et européen, et les ouvertures et autres échanges qui peuvent s’ensuivre. Mais, à l’inverse, la tension toujours présente: l’insularité est aussi vecteur d'isolement et d’identité, et Naxos a été des années durant, pendant l’Antiquité, l’adversaire résolue de Paros…

B. Slot, Archipelagus turbatus. Les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane, c. 15001718, Istanbul 1982.
Vitalien Laurent, «La Mission des jésuites à Naxos de 1627 à 1643», dans Échos d’Orient, 33 (1934), p. 218-226 et 354-375; 34 (1935), p. 97-105, 179-204, 350-367 et 472-487 (donne une bibliographie complémentaire).

mercredi 6 septembre 2017

La première écriture européenne

Le site de l’archipel de Santorin (Thera) est trop célèbre pour qu’il soit utile de s’y attarder: le cœur en est constitué par une île en forme de croissant de lune, écroulée sur son côté concave, et face à laquelle émergent d’autres îles moins importantes. L’histoire est connue, que l'on a voulu rapprocher du mythe de l'Atlantide: Santorin était originellement constituée par un volcan très important. Mais, comme une bonne partie de la Méditerranée, l’archipel est placé sur la zone de convergence où la plaque tectonique de l’Afrique se rencontre avec celle de l’Europe, laquelle la fait s’enfoncer de quelques centimètres par an. Il s’ensuit des tremblements de terre, eux-mêmes accompagnés d’éruptions volcaniques plus ou moins spectaculaires.
L’éruption qui s'est produite à Santorin au XVIIe siècle avant Jésus-Christ, est du type «plinien»: les magmas accumulés dans une chambre souterraine atteignent un niveau de compression tel qu’ils ne peuvent s’échapper que vers le haut. L’explosion rejetta quelque 60km3 de débris dans l’atmosphère. Les conséquences sont triples: d’une part, l’effondrement du volcan sur lui-même détruit l’île en créant la «caldera» aujourd’hui en son centre; d’autre part, les débris et les cendres retombent en quantités massives, et se retrouvent jusqu’en Égypte; enfin, l’irruption de la mer dans le vide ainsi créé provoque un tsunami dont on estime que la vague initiale a pu atteindre 100m de haut, et avait encore 30m lorsqu’elle touchait la côte nord de la Crète, à quelque 70km de distance. Depuis lors, le volcan est resté actif, et des îles nouvelles sont apparues, sur lesquelles des fumerolles continuent à surgir.
Inimaginable par sa violence, l’événement a eu des conséquences majeures: d’une manière ou d’une autre, il a provoqué ou précipité la chute de la civilisation minoenne de Crète. Mais il a aussi anéanti la civilisation raffinée qui s’était épanouie à Santorin, en partie sur le modèle crétois. Les retombées d’énormes quantités de cendres et autres scories (jusqu’à 20m d’épaisseur) ont assuré la conservation d’une ville du XVIIe siècle avant notre ère, établie à proximité immédiate de la côte, à Akrotiri. On ne peut qu’être profondément ému lorsque l’on découvre ce lacis de ruelles, ces immeubles, certains de deux ou trois étages, ces ouvertures pour les portes ou pour les fenêtre, ou encore ces jarres encore conservés in situ. Les habitants semblent avoir fui à l’approche de la catastrophe, et le mobilier quotidien a été abandonné sur place.
Ces pièces de mobilier sont présentées de manière très évocatrice au Musée préhistorique de Thera. Il faut souligner la qualité artistique de représentations qui nous sont parvenues à travers un espace de trente-sept siècles: des poteries portant de délicates silhouettes d’oiseaux en plein vol, ou encore des dauphins figurés dans les tons ocre-rouge, des grappes de raisin et des branches d’osier dont l’élégance et la simplicité font penser à l’art japonais. Mais ce qui est le plus impressionnant, ce sont les fresques, retrouvées sur place et déplacées dans le cadre du Musée: la fresque du jeune pêcheur présentant les poissons qu’il a pris, l’extraordinaire fresque des «singes bleus», ou encore les fresques avec des figures féminines –d’autres fresques ont été transportées au Musée national d’archéologie à Athènes.
Bien évidemment, une société aussi évoluée disposait d’un système d’écriture, et le Musée de Thera propose aussi quelques témoignages de son utilisation. Il s’agit d’une écriture importée de Crète, le Linéaire A, lequel combine un certain nombre d’idéogrammes (des dessins symbolisant leur signifié) et cinquante-sept signes syllabiques relativement simples. Cette écriture, qui n’est pas encore déchiffrée aujourd’hui, se rencontre sous la forme de tablettes portant des inventaires de biens, ou de sceaux «destinés à fermer des pots ou des coffres» (informations ici). S’il ne s’agit pas là de documents «littéraires  il n’en est pas moins particulièrement suggestif de voir les premiers vestiges d’une «ville» du continent européen présenter ainsi des témoignages quasiment archivistiques de l’utilisation du média de l’écrit (informations ici).
Santorin a disparu quand, au milieu du XVe siècle avant J.-C., la Crète est conquise par les Mycéniens, et que le Linéaire B s’y répand de plus en plus largement. Mais le Linéaire A crétois serait, de fait, la première écriture née en Europe puis utilisée dans les îles et jusqu'en Grèce continentale.

dimanche 3 septembre 2017

À Athènes, la Bibliothèque d'Hadrien

Au IIe siècle de notre ère, Pausanias, probablement né dans une ville grecque d’Asie mineure et qui a reçu une très bonne formation classique, reste pratiquement pour nous un inconnu, en dehors du seul livre que nous connaissions de lui, la Périégèse de Grèce. Il s’agit d’une manière de guide historique de voyage, dans lequel Athènes occupe une place clé. Connu par un manuscrit ayant appartenu au célèbre libraire florentin Niccolò Nicoli, le texte de Pausanias est déjà apprécié des humanistes: il est cité par Gargantua dans les ouvrages que celui-ci recommande à Pantagruel. Traduit et publié en français dans les années 1730, il sera l’un des usuels principaux sur lesquels s’appuie la redécouverte de la Grèce à l’époque des Lumières –et comme tel utilisé par le comte de Choiseul lorsque celui-ci part à son tour à la découverte de la Grèce de ses rêves.
Au livre I (XVIII, 9), Pausanias s’avance vers l’Acropole et décrit le quartier qu’il traverse, et qui a gardé le souvenir des travaux engagés par l’empereur Hadrien:
Le mur du fond de la Bibliothèque... en travaux
L'empereur Hadrien a décoré la ville par bien d'autres monuments, il a fait bâtir le temple d’Héra [Junon], celui de Zeus [Jupiter] Panhellénien, et un autre qui est commun à tous les dieux [Panthéon]. Dans ce dernier on admire surtout cent vingt colonnes de marbre de Phrygie, et des portiques dont les murs sont de même marbre; on y a pratiqué des niches qui sont ornées de peintures et de statues, et dont le plafond brille d'or et d'albâtre. Il y a près du temple une bibliothèque, et un lieu d'exercice qui porte le nom d'Hadrien, où vous voyez cent colonnes de beau marbre tiré des carrières de Libye. 
Le texte de Pausanias n’est pas absolument clair, surtout parce qu’il y serait question de plusieurs complexes de bâtiments différents, à savoir trois temples, et une bibliothèque. Les spécialistes hésitent toujours sur l’interprétation précise à lui donner, mais une conception fréquente consiste à imaginer un Panthéon monumental, intégrant les deux temples à Jupiter et à Junon, et auquel serait adjointe une grande bibliothèque. On sait en effet que, le plus souvent, la célébration du culte impérial est associée à l’existence d’une grande bibliothèque fondée par un empereur – en l’occurrence, il s'agit d'Hadrien (76-138). Le successeur de Trajan a un temps étudié à Athènes, il appréciait particulièrement les lettres et les arts, et il reviendra à plusieurs reprises pour des séjours dans la capitale de la Grèce, une ville qu’il s’attache à transformer et à illustrer par un ambitieux programme d’aménagement. 
Maquette de la Bibliothèque d'Hadrien (© Musée de la civilisation romaine, Rome)
Cette «Bibliothèque d’Hadrien», selon le terme consacré par la tradition, est l’un des monuments dont le visiteur d’aujourd’hui peut encore découvrir les vestiges. Elle a été construite en 132-134: on entre par un propylon dans une grande cour à quatre portiques (c’est là que sont les colonnes de marbre mentionnées par Pausanias) et donnant sur une grande salle. Celle-ci accueille la bibliothèque elle-même (bibliostasio), entourée de deux salles plus petites (cf infra plan, n° 8) et de quatre pièces secondaires, dont probablement deux escaliers. L’ensemble du dispositif est encadré par deux salles aménagées en amphithéâtres pour des lectures, des cours ou des conférences (9).
La salle de bibliothèque (7), dont un mur est en partie conservé, était de plan rectangulaire: elle donnait sur le péristyle par cinq grandes ouvertures, tandis que les autres murs étaient aménagés pour la conservation des volumina. Selon le système classique, ceux-ci étaient disposés dans des sortes de grands placards de bois aménagés comme des niches: seize sur le grand mur du fond (celui conservé), et douze sur chacun des petits côtés, soit un total de quarante, pour un fonds estimé à 16 à 20 000 rouleaux (donc, 400 à 500 par «travée»). Le sol et le revêtement des parois sont en marbre, tandis que l’ensemble accueille aussi des statues –des statues d’Hermès, de différents personnages liés à la bibliothèque, etc., mais peut-être aussi les deux statues de l’Iliade et de l’Odyssée déjà mentionnées à propos de Pantainos.
Quoi qu’il en soit, si les hypothèses que nous avons brièvement rappelées sont exactes, elles viennent confirmer trois caractéristiques intéressantes:
D’abord, l’évergétisme aussi peut être analysé selon les catégories anthropologiques appliquées au don: il y a bien, dans la société des villes romaines du début de notre ère, une demande croissante en livres. Les empereurs et les citoyens les plus aisés répondent à cette demande en fondant des bibliothèques publiques, qui sont en même temps des espaces de travail et d’enseignement.
Mais voici le contre-don: ces bibliothèques n’ont pas pour seule fonction la conservation et la consultation des volumina, elles sont aussi des lieux destinés à honorer leur fondateur, et à appeler sur ceux-ci la bienveillance des dieux.
Pour terminer, ces deux premiers éléments éclairent la structure spatiale des institutions: la bibliothèque n’en occupe qu’une partie proportionnellement limitée, parce qu’il n’y a pas lieu de comprendre le terme de bibliothèque comme désignant une structure indépendante selon le modèle qui nous est aujourd’hui familier. De même, on comprend désormais toute l’attention donnée par le fondateur à la monumentalité et à la somptuosité d’un complexe de bâtiments que l’on imagine avant tout comme devant être représentatif...