jeudi 9 août 2012

Naissance du Livre de poche

Nous évoquions il y a quelques jours, à propos de Koenigsmark, la naissance du «Livre de proche», dont le roman de Pierre Benoit a constitué le numéro 1, en 1953. Il est curieux de constater qu’un épisode aussi important de l’histoire contemporaine du livre est resté jusqu’à présent très négligé par les spécialistes. À moins qu'il ne s'agisse, comme souvent, de la traditionnelle réaction initiale de repli des intellectuels mis en présence d'un nouveau mode de communication. Le fait que ce soit Beaubourg qui ait consacré une exposition à l'anniversaire de 2003 peut sans doute aussi, à cet égard, être regardé comme signifiant. Le projet de la collection vient de Henri Filipacchi (1900-1961), alors secrétaire général de la Librairie Hachette, et il s’inscrit dans la vague d’américanisation et de modernisation de la société française qui caractérise la période de l’après-guerre: proposer des ouvrages en réédition, en petit format, employant un papier médiocre et sous forme de volumes non plus en cahiers, mais massicotés et avec le dos collé. La couverture elle-même, illustrée et en quatre couleurs, est protégée par un verni de plastique. La combinaison de chiffres de tirage élevés et de coûts aussi bas que possible permet de vendre à très bon marché, en l’occurrence 150 «anciens francs», soit, rappelons-le, 1,50 «nouveaux francs».
Le livre «de poche» n’est pas certes une nouveauté dans l’édition occidentale, puisqu’on en fait souvent remonter le modèle à la collection de classiques d’Alde Manuce, sans parler, plus tard, des Elsevier et d’un certain nombre d’autres. Mais c’est au XIXe siècle, notamment avec le Français Charpentier, que les progrès de la technique permettent de coupler format de poche, baisse des coûts et tirages industriels, avec pour objectif de diminuer autant que possible les prix de vente. Le modèle de Charpentier est bientôt reproduit par toute la concurrence, jusqu’aux collections à très bon marché lancées par Arthème Fayard autour de 1900. La période de l’entre-deux-guerres est surtout marquée, dans cette perspective, par le lancement des «Penguins» en 1935, dont plus de trois millions d’exemplaires sont vendus en un an.
La quatrième de couverture de "Melle de la Ferté" dans la nouvelle collection
Il s’agit donc de quelque chose de connu, mais à quoi Filipacchi couple, dans son projet de 1952, une attention certaine pour le contenu: les textes sont des textes de qualité, et ils seront publiés in extenso, c’est-à-dire ni réduits, ni adaptés. Il s’agira «des œuvres les plus célèbres et les plus significatives des écrivains français et étrangers de notre époque». Dans le même temps, le principe d’employer des rotatives permet d’atteindre des chiffres de tirage très élevés (en l’occurrence, chez Brodart et Taupin à Coulommiers, près de Paris), de sorte que seront mis «à la portée de tous les lecteurs les chefs d’œuvre de la littérature contemporaine au prix le plus abordable».
La Librairie Hachette dépose la marque «Le Livre de poche», et le projet reçoit l’aval des principaux éditeurs français du temps, Gallimard et les autres, dont Albin Michel, qui lui confient un certain nombre de leurs titres: on l’a dit, Koenigsmark inaugurera la collection, lancée en février 1953, et la tradition veut que le volume ait été épuisé en moins d’une dizaine de jours et ait donc dû très rapidement faire l’objet d’une réimpression.D'où l'intérêt de distinguer les exemplaires effectivement issus du premier tirage.
Un exemplaire du numéro 15, Mademoiselle de La Ferté, toujours de Pierre Benoît, permet de faire un petit peu d’archéologie bibliographique. En regard du titre figure la liste des Œuvres de l’auteur, et le titre lui-même est illustré, de même que le début du texte. Au verso du titre, une note rappelle le Copyright pris par Albin Michel pour la première édition, en 1923 –Pierre Benoit était alors déjà l’auteur fétiche de la maison. À la fin du volume, quelques pages de catalogue présentent la nouvelle collection, dont quarante-six numéros sont prévus pour 1953. Le verso de la couverture donne la liste des quinze premiers volumes parus, et annonce les deux suivants, en l’occurrence des textes d’Hemingway et de Somerset Maugham.
Le succès du «Livre de poche» le fera bientôt passer sous la gestion d’une maison d’édition autonome, la Librairie générale française, établie par Hachette à Paris, dans le quartier de la Madeleine.

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